C'était un dimanche matin du mois de juin. Je lisais une vie de Guy de Maupassant. Jeanne, le personnage principal, venait de perdre sa mère. Elle resta au chevet de la morte, comme on reste au chevet d'un malade en espérant qu'elle revienne à la vie, en priant pour son voyage dans l'autre monde, en se remémorant les tendres souvenirs, les mots, les gestes qui venait de " petite mère ".
Le coeur plein de larmes et avec l'idée que ma mère ne sera pas toujours là, je décidai d'aller retrouver ma mère dans le salon : je savais où je pouvais la trouver. Assise sur le canapé en tenue décontractée,elle regardait à la télévision " les boeufs carottes ", une série policière française . Elle ne prêta pas trop attention à moi : il m'arrive d'être un vrai courant d'air quelques fois. Il y avait une couverture pliée sur le bord du sofa et comme il faisait frais je me suis couverte et allongée dans la position du foetus, la tête sur les genoux de ma mère face boeufs carottes. Elle posa le coude sur mon flanc et une main tendre et tiède sur mon front. Je fis bouger ma tête en essayant de faire bouger sa main douce et me créer quelques caresses. Elle était prise dans son film, le regard fixé sur l'écran. Parfois, je sentais les secousses de son rire strident le long de mon corps. Il lui arrivait de répéter quelques répliques qu'elle trouvait comiques. Je tournai, toujours dans la position du foetus le dos aux boeufs carottes qui paraissaient plus intéressants que moi. Alors ma mère cala son coude contre mon genoux et remit sa main contre mon front.
J'illustrai mes gestes de la tête par des mots : " Fait calinou ". Depuis que j'étais petite, je disais cette phrase à ma mère pour les fois où je voulais des caresses et, souvent, j'obtenais satisfaction. Elle m'adressa deux longues et douces caresses et reposa sa main lasse. Elle demanda à voix haute : " Mais qui l'a tué à la fin ? "
Je fermai les yeux et repensa à Jeanne, à sa tristesse, à tout ce que sa mère avait fait pour elle. Je réfléchissais à quel point j'avais besoin de ma mère et de son écoute mais aussi de sa confiance, d'autonomie. Deux larmes chaudes roulèrent sur mes joues. Je les chassai.
Pendant ce temps, elle riait : " Dans un cimetière ! Dans un cimetière ! " et ajoutait " Mais quel est le tordu qui a fait ça ? "
Je tentai un seconde approche, essayant de tenir tête aux boeufs carottes : " Maman, fait calinou "
Elle baissa la tête et me caressa le front toujours plus douce et puis sentit quelques choses sur mon front, elle ôta ses lunettes et se pencha. Elle me gratta, pinça, tritura, tortura, enfonça ses ongles et me déclara : " Tu as un point noir ". Je crois que ça veut dire " je t'aime ".